Crise sociale?

par jeanfrancoistrudelle

Le terme est désormais entré dans la bouche de nos journalistes. Après le « printemps québécois » (ou érable, c’est selon), il semblerait que nous vivions une véritable « crise sociale ». Je ne parlerai pas de la question du printemps québécois, qui est franchement un abus de langage. Je vous invite plutôt à voir à quoi se compare notre « printemps québécois » au véritable printemps arabe.

L’incarnation de la « crise sociale » selon nos journalistes seraient le tintamarre de casseroles qu’on entend un peu partout au Québec ainsi que les nombreuses manifestations qui ont lieu principalement dans le centre-ville de Montréal.

Je me suis intéressé au phénomène des casseroles pour voir de quoi il était question. Est-ce vraiment la population québécoise qui s’indigne contre un gouvernement supposément corrompu qui brimerait leurs libertés fondamentales? Ou est-ce tout simplement des gens qui n’ont jamais voté pour Jean Charest et qui ont toujours détesté le gouvernement libéral depuis son élection en 2003? Si on se fie aux médias, on croirait que c’est la première option qui l’emporte. Or, une analyse un peu plus approfondie nous mène à penser le contraire.

J’ai comparé les positions géographiques des casseroles aux résultats électoraux de l’élection de 2008. Les résultats auraient de quoi surprendre un journaliste. Je ne l’étais pas.

Voici comment se répartit « la population québécoise qui se soulève ».

Montréal

Il y a beaucoup d’information, ce qui rend la compréhension de l’image un peu complexe, mais remarquez-vous quelque chose? Curieusement, les casseroles sont extrêmement concentrées dans les comtés péquistes et le comté solidaire. Il y en a aussi dans les comtés libéraux. J’y reviendrai.

Québec

Je crois que ça se passe d’explications ici.

Saguenay

Encore une fois, ça se passe chez les péquistes.

Québec en entier

La plus grande concentration est à Montréal. Si vous retournez voir la carte de Montréal, vous remarquerez que les casseroles sont presque en totalité dans l’Est montréalais francophone. Il y en a un peu partout au Québec, je le reconnais. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit principalement d’un mouvement montréalais. Il y a eu des casseroles dans des places fortes ou symboliques du PLQ, comme la région de Gatineau et Sherbrooke. À Gatineau, il n’y en avait qu’une centaine. À Sherbrooke, ils étaient 400. On est loin de la crise populaire, surtout quand on sait que Jean Charest a échappé au pire dans son comté en 2007 (il avait été déclaré vaincu par le candidat péquiste à Radio-Canada) et qu’il a été élu avec 7% d’avance (environ 2300 voix) sur son rival péquiste en 2008. Il y a donc un fond d’opposition au PLQ dans cette ville.

Allons voir le portrait général du nombre de manifestations à la casserole. J’ai comptabilisé le nombre d’incidences par comté. Je n’ai mis que les comtés où il y avait eu une manifestation, peu importe la taille (on parle parfois d’une seule personne). Je tiens à dire que j’inclue comme comtés péquistes les comtés qui ont voté PQ en 2008. Je ne tiens pas compte des changements qui ont eu lieu sans l’accord des commettants.

Les comtés péquistes sont surreprésentés. 60 manifestations sur les 112 que j’ai comptées sur la carte (permettez-moi une petite marge d’erreur) y ont eu lieu. Quand on ajoute les solidaires, on arrive à 73 sur 112. 65% des casseroles ont donc eu lieu dans des comtés possédés par deux partis contrôlant 42% de l’Assemblée nationale. Les manifestations les plus importantes (montréalaises) ont eu lieu dans les comtés péquistes et solidaire.

Les deux comtés où il y a eu le plus de manifestations à la casserole sont Gouin et Mercier. Dans Gouin, Françoise David est la candidate de Québec Solidaire et Mercier est représenté par Amir Khadir à l’Assemblée nationale. Françoise David, en 2008, a cumulé près de 32% des voix. Si on additionne avec le résultat péquiste, on obtient 73% des voix. Dans Mercier, Khadir a gagné avec 38% des voix. Si on additionne ces résultats avec ceux de Daniel Turp du PQ, on obtient 72% des voix.

J’ai mis en évidence deux comtés libéraux. Beaucoup de manifestations ont eu lieu dans Laurier-Dorion. Ce comté se trouve entre Crémazie (PQ en 2008) et Gouin (PQ avec forte présence QS). Ce sont sûrement des gens qui ont marché dans ce comté, mais qui venaient de plus au sud de la ville. De plus, il s’agit d’un comté avec une forte présence péquiste. En ce qui concerne Outremont, toutes les manifestations ont eu lieu dans le Mile End (adjacent à Mercier, comté de Khadir) et autour de l’Université de Montréal (on se demande pourquoi…). Ces manifestations ne sont pas représentatives de l’électorat de ce comté. D’ailleurs, dans le Mile End, QS connait de bons résultats, remportant même quelques sections de vote.

J’ajouterais un commentaire sur deux autres comtés libéraux: ceux de Verdun et de St-Henri-Ste-Anne. Tous deux ont aussi de fortes concentrations de vote péquiste. Encore une fois, on remarque les casseroles ont eu lieu dans ces secteurs.

Deux observations s’imposent. La première est qu’il s’agit principalement d’un phénomène situé dans l’Est francophone montréalais. Cela semble être corroboré par les votes de grève dans les CÉGEP, ceux ayant maintenu le boycott de leurs cours se trouvant majoritairement à cet emplacement.

Deuxième observation: la plupart des manifestants se trouvent dans des comtés péquistes et solidaire montréalais. La gauche y est très forte. Ils ont cette réputation depuis des lustres. Je posais deux questions au début de ce billet. Il semblerait que la 2e soit la bonne. Ce sont des gens qui n’aiment pas les libéraux, et ce, depuis 2003. Ils ont finalement une chance d’extérioriser leur mécontentement bruyamment et attirer l’attention. Ces gens ne sont pas le « peuple québécois ». C’est l’électorat de gauche montréalais dans tout ce qu’il a de plus typique et qui est frustré de ne pas être au pouvoir depuis bientôt 10 ans. Fait cocasse, les casseroles ont commencé au Chili pour protester contre le gouvernement socialiste de Allende dont les politiques ne laissaient rien dans les casseroles. Cocasse qu’elles surviennent dans des comtés où QS obtient de si bons résultats…

Il n’y a pas de crise sociale. Il y a seulement un immense refoulement des opposants au PLQ qui explose en ce moment. Les gens qui protestent ne sont pas « écoeurés » de leur gouvernement. Ils n’en ont jamais voulu en premier lieu de ce gouvernement!

Alors pourquoi les journalistes nous parlent de crise sociale? C’est simple. Je ne les accuse pas d’être biaisés. Au contraire, leur travail fut exemplaire et colossal. Or, même à Radio-Canada, il y a un intérêt économique à avoir une crise. Ça mousse les cotes d’écoute et ça augmente le tirage. Ils ont donc tout intérêt à maintenir un sentiment de crise ambiante pour garder leurs auditeurs et leur lectorat. À RDI, la couverture continue du débat sur la loi 78 a permis d’augmenter leurs cotes d’écoute. Alors pourquoi mettre fin à la fête quand on peut la faire continuer en y ajoutant un peu de piquant? C’est de là que vient la « crise sociale ».

Il y a une crise étudiante oui. Mais ne concluons pas du fait que plusieurs groupes se soient joints au mouvement de protestation étudiant qu’il « se passe quelque chose au Québec ». Ces groupes sont teintés politiquement et suivent un agenda politique précis.

Et ça, il faut le dire.

PS.: Je me permets une conclusion de style meme.

Ce que les manifestants pensent qu’ils sont.

Ce qu’ils sont réellement. 

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